Lauréate 2011 catégorie essai: Anna Bikont

LE CRIME ET LE SILENCE JEDWABNE 1941, LA MEMOIRE D’UN POGROM DANS LA POLOGNE D’AUJOURD’HUI - Anna Bikont


Informations générales
512 pages
Publié par les éditions Denoël (Editions)
Novembre 2010

 

 

 

 

 

Biographie de l’auteur

Anna Bikont est journaliste et écrivain. En 1989, elle a participé à la fondation du premier quotidien indépendant en Pologne démocratique, Gazeta Wyborcza, où elle est aujourd’hui grand reporter.

 

Présentation de l’éditeur

Le 10 juillet 1941, quelques semaines après que l’Allemagne a attaqué l’URSS, la quasi-totalité des Juifs de Jedwabne, petite ville de l’est de la Pologne, ont été massacrés par leurs voisins. Alors que la propagande communiste imputait ce massacre aux nazis, on sait désormais grâce aux travaux de Jan T. Gross qu’il a été perpétré par des Polonais. Une remise en cause de l’histoire officielle d’une nation victime qui a suscité en Pologne une violente indignation. Faisant le constat de cette mémoire en friche, Anna Bikont a souhaité partir à la recherche des personnes susceptibles d’apporter un éclairage sur le drame. Rédigé à partir de documents d’archives inédits, d’observations recueillies au cours de nombreux séjours à Jedwabne et, surtout, de conversations avec les acteurs du pogrom (rescapés, témoins et bourreaux), Le Crime et le Silence mêle habilement le retour sur les faits historiques à l’interrogation sur le présent. Cette enquête mémorielle livre un portrait bouleversant d’individus confrontés à des centaines de morts dont nul ne veut se souvenir, décrit leur évolution face aux preuves qui s’accumulent et donne à voir la réaction d’une communauté clouée au pilori pour des faits survenus soixante ans plus tôt. En filigrane, c’est à une réflexion sur la mémoire collective que nous invite Anna Bikont. Qu’arrive-t-il à une société qui refuse d’admettre une vérité susceptible de détruire sa bonne conscience ? Comment accepter son passé, fût-il horrible ?

 

Extraits

Au terme d’une journée de violence et de fureur, le 10 juillet 1941, 1 600 habitants du village polonais de Jedwabne, soit plus de la moitié de la population locale, ont péri dans d’atroces souffrances, pour la plupart brûlés vifs dans la grange où ils avaient été enfermés. Tous étaient de confession juive. Pendant près de soixante ans, à l’entrée de la bourgade, une stèle a témoigné de la tragédie, attribuant le massacre de ces juifs polonais aux soldats allemands qui, quelques jours plus tôt, avaient envahi cette région de l’est de la Pologne, placée sous contrôle soviétique depuis 1939.

 

24 mars 2001

Jedwabne. Wojciech Kubrak, médecin et actuel maire de Lomza, est, après le curé, le personnage principal de la ville. Il a publié la Déclaration du conseil de la région de Lomza au sujet du pogrom de Juifs à Jedwabne dans laquelle il s’oppose à la commémoration : L’instruction conduite par l’IPN est encore en cours mais le verdict est déjà tombé.¨

La ville de Jedwabne est dans une situation particulière. Les journalistes et les politiciens se nourrissent des déclarations des habitants, mais le phénomène inverse est bien plus important : pour parler de ce qui se passe chez eux, les habitants utilisent le langage des journalistes, des historiens, des politiciens. (…)

En traversant la place du marché je suis frappée par une relation bien simple : ceux qui racontent avoir vu les Juifs déporter en Sibérie des patriotes polonais ont aussi vu (eux ou leur familles) de nombreux soldats de la Gestapo le 10 juillet. Les autres ont vu sur la place un gendarme prenant des photos et quelques Allemands isolés, mais seulement sur la place, pas sur le chemin vers la grange. J’appelle Ignatiew pour lui faire part de cette remarque. Il ne dit rien. Je sais qu’il ne me révélera rien de l’instruction en cours, mais je crois qu’il m’aurait corrigée si je me trompais, il aurait dit que mon approche était trop passionnelle. Il me l’avait dit déjà plusieurs fois et je ne pouvais pas ne pas lui donner raison.

 

12 avril 2002

Conversation au téléphone avec Giselle, la fille de Chana Finkelsztejn. Chana est vivante, elle m’attend, elle se rappelle tout et va me le raconter. Elle est heureuse qu’après soixante ans son histoire intéresse quelqu’un. Quel soulagement ! Mes recherches obsessionnelles, mes dizaines d’appels téléphoniques, mes explorations compulsives d’Internet donnent enfin leurs fruits.

Je réserve l’avion pour Kansas City. Je me demande si Chana connait les Mémoires de sa mère.

 

Critiques

Le Crime et le silence est un voyage dans la mémoire collective polonaise. Mémoire en friche depuis que la révélation du crime de Jedwabne a fait voler en éclats l’histoire officielle. Sous forme d’un journal retraçant sa quête quotidienne au début des années 2000 et une série d’entretiens poignants avec des protagonistes du drame, l’auteure rassemble peu à peu les fragments du passé – ce terrible été 1941 pendant lequel d’autres pogroms sanglants ont eu lieu dans la région – pour, finalement, recomposer le portrait incommode d’une société polonaise contemporaine qui n’a toujours pas soldé son antisémitisme.

Par Jean-Jacques Bozonnet – Le Monde du 24 février 2011

 

Durant quatre ans, la journaliste-écrivain polonaise Anna Bikont a enquêté sur le pogrom de Jedwabne, longtemps oublié de l’histoire et «révélé» à nouveau en 2000. Le 10 juillet 1941, 1 500 Juifs – quasiment toute la communauté de la petite ville – ont été traînés sur la place du marché, battus et certains tués, obligés d’arracher les herbes entre les pavés en chantant «la guerre est à cause de nous» et de porter la statue de Lénine déboulonnée, symbole honni laissé par l’armée Rouge. Puis, poussés par des Polonais équipés de pieux, de bâtons et de couteaux, ils ont été conduits dans une grange à laquelle on a mis le feu et ont péri brûlés vifs.

Pendant cinquante ans, le massacre fut ensuite attribué aux Allemands qui venaient d’envahir la région, prenant la place des Soviétiques, après la rupture du pacte Molotov-Ribbentrop, le 22 juin 1941. Il fallut attendre l’année 2000 pour que, dans un livre intitulé les Voisins, l’historien Jan Gross démontre que les Polonais de Jedwabne étaient bien les auteurs du massacre, provoquant un véritable séisme national.

Calomnie. Anna Bikont, grand reporter à Gazeta Wyborcza, le quotidien d’Adam Michnik, qui fut un pilier de la presse clandestine de Solidarité dans les années 80, découvre un monde qu’elle ne soupçonnait pas, toujours pétri d’antisémitisme. Il faut dire que la région de Jedwabne, pauvre et reculée, est un creuset de la droite nationaliste inspirée par Roman Dmowski, idéologue de la fin du XIXe siècle. D’autres pogroms, approuvés par l’Eglise locale, violemment antisémite, ont eu lieu à la même époque. Lorsque la journaliste s’y rend pour enquêter en 2000, les habitants de Jedwabne refusent de lui répondre et crient à la calomnie. Quand ils parlent, c’est un flot de haine qui se déverse sur ces Juifs riches qui exploitaient les Polonais, qui travaillaient pour la police politique soviétique (le NKVD) et qui viennent encore aujourd’hui salir l’image du village… Pour la journaliste, c’est un choc personnel. Anna Bikont a elle-même appris tard sa judaïté. Sa mère avait caché à ses filles qu’elle était juive, voulant tourner une page douloureuse et démarrer une vie nouvelle. A la recherche de la mémoire de Jedwabne, Anna Bikont poursuit aussi la redécouverte de ses propres racines. Le livre est construit comme une alternance de chapitres où elle tient son journal, avec la bar-mitsva de sa fille ou ses rencontres avec Marek Edelman, ultime survivant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, décédé en 2009, qui avait choisi de rester en Pologne, et d’autres chapitres où elle laisse la parole aux acteurs. On y croise des bourreaux qui ne regrettent rien – comme les deux frères de Jedwabne jugés et condamnés après-guerre, puis qui devinrent de zélés communistes – et des survivants émigrés au Costa Rica, en Argentine, aux Etats-Unis ou en Israël, qui tous témoignent d’une cohabitation difficile.

«Pardon». Anna Bikont vit depuis tiraillée entre deux réalités : la «réalité numéro 1», où «la responsabilité du crime est rejetée sur les victimes, où les insultes antisémites et haineuses font partie du quotidien», et la «réalité numéro 2», où «le président polonais décide de commémorer le pogrom et les évêques demandent pardon». Combien de temps vont-elles encore coexister ? Anna Bikont laisse la question en suspens.

Par Véronique Soulé, Libération  du 28/04/2011