Lauréat catégorie roman: Maxim Léo

HISTOIRE D’UN ALLEMAND DE L’ESTMaxim Leo


Informations générales
330 pages
Traduit de l’Allemand par Olivier Mannoni
Publié par les éditions Actes Sud
Octobre 2010
En Allemagne, Haltet euer Herz bereit, Eine ostdeutsche Familiengeschichte, de Maxim Leo, Blessing verlag, 2010

 

 

 

 

 

 

Biographie de l’auteur

Maxim Leo, journaliste à la Berliner Zeitung, est né à Berlin (Est) en 1970. Il a fait des études à l’Institut d’études politiques de Paris (il est diplômé à la fois en France et en Allemagne). Il est parfaitement francophone et est marié à une Française. En 2002, il a reçu le Prix franco-allemand du journalisme, et en 2006, le Prix Theodor Wolf.

 

Présentation de l’éditeur

Après avoir combattu dans la Résistance française, son grand-père a contribué à la fondation de la RDA. Sa mère a cru à l’avenir du jeune Etat communiste, tandis que son père rêvait déjà de le voir disparaître. A travers l’itinéraire de ses parents et grands-parents, la guerre de 14, la crise de 29, la montée du nazisme, le retour des prisonniers en 48 et la vie à l’Est. Maxim Leo livre des tranches de vie qui se dévorent comme une saga romanesque. Maxim Leo avait 20 ans au moment de la chute du mur ; il raconte aujourd’hui d’une plume alerte et captivante l’histoire d’une famille peu commune : la sienne. Un portrait de l’Allemagne de l’Est sans fard ni “ostalgie” et toujours proche de la réalité vécue par ses habitants. « La Vie des autres » en vrai.

Au moment où son grand-père, le héros de la famille, tombe malade et n’arrive plus à parler, la voix du petit-fils se libère.

Maxim Leo est né dans une famille où l’on se dispute sans cesse au sujet de la politique. Son grand-père n’est jamais d’accord avec son gendre, le père de l’auteur, un artiste alternatif très sceptique envers le régime. Sa mère, entre les deux fronts, deviendra une importante historienne de l’Allemagne de l’Est.

Mais comment le fils a-t-il vécu tout cela ? Le Mur, les pressions et préceptes de l’école, les dangers quotidiens, la Stasi, les opinions contraires, les journaux de l’Ouest, le mouvement de révolte, les tabous, la réécriture de l’histoire, les mensonges…

Le fond de ce document exceptionnel réside dans le style de l’auteur, un journaliste primé ayant fait carrière dans cette nouvelle Allemagne qu’il a tant crainte. L’intelligence avec laquelle Maxim Leo organise son récit qui englobe une soixantaine d’années rend ce témoignage indispensable pour comprendre vraiment ce que fut la RDA, mais aussi pour éclairer les contradictions de l’Allemagne actuelle.

Un récit inoubliable qui restera une référence sur ce sujet, de la même manière que le récit Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner est devenu une référence pour comprendre l’avènement du nazisme.

 

Extraits

La lumière claire du printemps brillait à travers la fenêtre de la chambre d’hôpital. Le visage de Gerhard était flasque et vide. Nous nous taisions. J’aurais aimé discuter avec lui. Je veux dire : discuter vraiment. Le plus souvent, au bout de dix minutes au maximum, les conversations avec Gerhard se transformaient en monologues sur ses derniers succès en date. Il parlait des livres qu’il était en train d’écrire, des conférences qu’il avait tenues, des articles de journaux qui parlaient de lui. J’ai tenté à plusieurs reprises de lui en faire dire plus – plus que les histoires connues de tous. Mais il ne voulait pas. Il est possible qu’il ait eu peur d’une trop grande proximité. Qu’il se soit habitué à être un monument. Désormais, il est trop tard. Cet homme, pour lequel le langage a toujours été l’essentiel, est devenu muet. Je ne peux plus l’interroger. Ni moi, ni personne. Il gardera ses secrets. Gerhard a été un héros avant même d’être un adulte. A dix-neuf ans, il s’est battu dans la Résistance francaise, la SS l’a torturé, des partisans l’ont libéré. Après la guerre, il est revenu victorieux en Allemagne et a contribué à la construction de la RDA, cet Etat dans lequel tout était censé aller vers le mieux. Il est devenu un journaliste important, un pilier du nouveau pouvoir. On avait besoin de gens comme lui à l’époque. Des hommes qui avaient fait tout ce qu’il fallait pendant la guerre, des hommes dont on pouvait se réclamer quand on voulait expliquer pourquoi cet Etat antifasciste devait exister. Ils l’ont envoyé en tournée dans des écoles et des universités. Il y racontait sans cesse son combat contre Hitler, la torture, la victoire.

C’est avec ces histoires-là que j’ai grandi. J’étais fier d’appartenir à cette famille, fier que ce grand-père soit le mien. Je savais que Gerhard avait eu un pistolet et savait manier les explosifs. Lorsque je rendais visite a` mes grands-parents à Friedrichshagen, il y avait toujours de la tarte aux pommes et de la salade de fruits pour le goûter. Chaque fois je demandais à Gerhard de me raconter le passé. Gerhard parlait des nazis effrayants et des partisans courageux. Parfois, il bondissait sur ses jambes et jouait une scène, passant d’un personnage à l’autre. Quand Gerhard interprétait un nazi, il faisait une grimace et parlait d’une voix profonde, une sorte de gargouil-lement. Après la représentation, le plus souvent, il m’offrait du chocolat Milka. Aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher de penser à ces nazis monstrueux quand j’en mange une barre.

En présence d’adultes, Gerhard n’était pas aussi drôle. Il ne supportait pas que quelqu’un de la famille “louvoie avec la politique”, comme il le disait.

En réalité tous ceux qui, à l’inverse de Gerhard, ne croyaient pas en la RDA louvoyaient avec la politique, d’une manière ou d’une autre. Le pire, c’était Wolf, mon père, qui n’était même pas au parti mais avait épousé la fille préférée de Gerhard, Anne, ma mère. Ils se disputaient beaucoup, le plus souvent a` propos de choses que je n’ai vraiment comprises qu’ultérieurement : l’Etat, lasociété, la cause, comme on les appelait à l’époque. Notre famille était une sorte de RDA en miniature.

C’est là que se déroulaient les affrontements qui ne pouvaient pas avoir lieu ailleurs. C’est là que l’idéologie rencontrait la vie. Ce combat fit rage pendant toutes ces années. C’est à cause de lui qu’à la maison ma mère pleurait secrètement dans la cuisine et que Gerhard devint pour moi un étranger.

Gerhard et moi restâmes encore assis un moment ensemble, en cette journée de printemps, dans cette chambre d’hôpital qui sentait la cantine et les désinfectants. Dehors, l’obscurité tombait peu à peu. Gerhard était replié sur lui-même. Son corps était là, mais lui paraissait être ailleurs. Cela semblait peut-être étrange, mais j’eus l’impression qu’à ce moment-là seulement, la RDA était vraiment au bout du rouleau. Dix-huit ans après la chute du Mur, ce n’était plus le sévère héros que j’avais assis devant moi, mais un homme aimable et désemparé. Un grand-père. Pour nous dire au revoir, nous nous prîmes dans les bras l’un de l’autre, ce que nous n’avions encore jamais fait, je crois. Je courus dans le long couloir de l’hôpital, je me sentais à la fois triste et plein d’allant.

 

Ce jour-là, pour la première fois, j’ai souhaité pouvoir retourner en RDA. Pour comprendre ce qui était vraiment arrivé à l’époque. A mon grandpère, à mes parents, à moi. Qu’est-ce qui nous avait éloignés les uns des autres ? Que pouvait-il y avoir d’important au point de nous rendre étrangers les uns aux autres, ce que nous sommes encore aujourd’hui ? La RDA est morte depuis longtemps, mais dans ma famille elle est encore assez vivante. Comme un spectre incapable de trouver le repos. A un moment, lorsque tout fut fini, on ne parla plus des combats de l’époque. Nous avons peut-être espéré que les choses se règleraient d’elles-mêmes, que les temps nouveaux soigneraient les plaies anciennes.

Ensuite, c’est devenu une obsession. Je suis allé dans les archives, j’ai fouillé dans les armoires et dans les caisses, j’ai trouvé de vieilles photos et des lettres, un journal oublié depuis très longtemps, des dossiers secrets. J’ai interrogé les membres de ma famille, l’un après l’autre, des semaines durant. J’ai posé des questions qu’en temps normal je n’aurais jamais osé formuler. J’en avais le droit parce que j’étais devenu un chercheur, un spécialiste de ma propre famille. Et tout d’un coup notre RDA en miniature était ressuscitée comme si elle avait attendu l’instant où elle pourrait ressurgir, se montrer à nouveau sous toutes les coutures, rectifier deux ou trois choses et peut-être effacer un peu de la colère et de la tristesse qui étaient toujours présentes. 

 

Critiques

La République démocratique d’Allemagne (RDA) avait fini par symboliser une sorte de mélange de médiocrité et de terreur. L’une et l’autre ont été englouties par la réunification. Au point d’émousser parfois dans les mémoires l’Etat criminel et répressif que cette partie de l’Allemagne a été d’un bout à l’autre. Trois générations d’Allemands ont cependant vécu dans cette gangue où prétendait s’édifier le socialisme mais où la très grande majorité de ses ex-citoyens ont été victimes d’une oppression policière parfois grotesque, souvent tatillonne et brutale. En l’absence de commémoration, seuls les souvenirs personnels demeurent…
Maxim Leo, en explorant sa propre intimité et les destins de ses grands-parents et parents, montre comment les contre-vérités publiques s’appuyaient sur les petits arrangements des rescapés des tragédies du XXe siècle avec leur propre histoire. Ce détour par l’intimité fait mieux comprendre comment cet édifice branlant était miné de l’intérieur.

Nicolas Weill, Le Monde, 29 décembre 2010

 

Qu’appelait-on la République démocratique allemande ? L’arbre généalogique du journaliste berlinois Maxim Leo, 19 ans en 1989, compte un peintre réfractaire (son père), une intellectuelle supportrice du régime alors qu’elle est née à l’Ouest (sa mère), un grand-père juif très puissant en RDA après avoir été officier de l’armée française et résistant, un autre grand-père rencontré sur le tard, communiste bon teint, ancien prisonnier de guerre dans une ferme sarthoise. A force de consulter les dossiers de la Stasi et d’interroger ses parents, purs représentants des années 60 et 70, le jeune Maxim s’aperçoit que le passé de sa famille est complexe. Le combattant antinazi, dont il relate les aventures, dures et rocambolesques, au sein de la Résistance, s’avère un agent obligé de traiter avec d’anciens SS, afin d’obtenir des renseignements sur l’Ouest. L’ancien prisonnier revenu parmi les siens a oublié, au profit du drapeau rouge, qu’il a aimé la croix gammée. «Je crois que pour mes deux grands-pères, la RDA était une sorte de pays de rêve où ils ont pu oublier tout ce qui les avait accablés jusque-là.»

Claire Devarrieux, Libération, 17 octobre 2010

 

La traduction du titre de ce récit, Histoire d’un Allemand de l’Est, est loin de l’original : Tenez votre coeur prêt. Car s’il s’agit d’une histoire, elle est d’amours et de trahisons. Maxim Leo, journaliste au Berliner Zeitung, raconte comment la RDA a fait de sa famille des étrangers. Ce récit veut les retrouver…. L’auteur, il nous invite à un regard tout en nuance, ni nostalgique ni méprisant, regard réconcilié sur un passé dont nous ne sommes plus étrangers.

Guilhem Causse, Etudes, janvier 2011

 

 

Rarement quelqu’un nous a fait sentir et comprendre si bien, comment la vie quotidienne de la RDA a fonctionné.

Frankfurter Allgemeine Zeitung

 

Ne chipotons pas, Histoire d’un Allemand de l’Est est un livre fondamental. Et aussi – il serait idiot de ne pas le reconnaître d’entrée de jeu – un livre poignant.  

Gérard GuéganSud Ouest

 

 Il est des destins à cheval sur deux époques, deux mondes. Il en va aussi parfois de certaines familles. Maxim Leo, chroniqueur truculent et talentueux au Berliner Zeitung se penche sur l’histoire de sa famille sur six décennies. Une famille singulière dans un pays (ou deux ?) et une époque qui ne l’est pas moins. Si l’Allemagne ou même Berlin semble parfois être un résumé géopolitique (Fascisme, Shoa, Stalinisme, fin de la guerre froide) de la deuxième moitié du 20ème Siècle, cette famille est au cœur du Maelstrom. Quand l’histoire intime croise la grande Histoire. Des destins empreints d’un certain tropisme franco-allemand : du grand-père juif allemand résistant en France, en passant par un « dépucelage idéologique » de l’auteur à 16 ans à travers un voyage en Provence, jusqu’aux enfants franco-allemands qui grandissent aujourd’hui à Prenzlauer Berg. De l’inéluctable atavisme…

Ruth Herzberg, La Gazette de Berlin, 27 mai 2011.