PURGE (Puhdistus) – Sofi Oksanen

Informations générales
408 pages
Traduit du finnois par Sebastien Cagnoli
En Finlande, Wsoy, 2008
UK, publié par Catbooks, avril 2010
Publié par Stock Juillet 2010

 

 

Biographie de l ‘auteur
Sofi Oksanen est née en Finlande en 1977, d’une mère estonienne et d’un père finlandais. Elle est devenue en trois romans et quelques pièces de théâtre un personnage incontournable de la scène littéraire finlandaise. Purge a marqué la consécration de l’auteur, qui a reçu en 2008 l’ensemble des prix littéraires du pays, mais le roman a également enrichi le débat historiographique sur cette période de l’occupation soviétique.
Jamais, avant elle, un écrivain finlandais n’avait raflé la même année les trois grands prix littéraires du pays, le Waltari, le Runeberg et surtout le Prix Finlandia de la Fondation du livre finlandais, l’équivalent de notre Goncourt. A 32 ans, autant dire que ce fut la consécration, le 30 mars dernier, à l’annonce du prestigieux  HYPERLINK “http://www.norden.org/en/news-and-events/news/sofi-oksanen-has-won-the-nordic-council-literature-prize-2010″ Grand prix de littérature du Conseil nordique. Sofi Oksanen sera le plus jeune auteur à recevoir cette récompense, lors de la cérémonie prévue en novembre 2010, en pleine session du Conseil nordique à Reykjavik (Islande).

Présentation de l’éditeur
En 1992, l’union soviétique s’effondre et la population estonienne fête le départ des Russes. Mais la vieille Aliide, elle, redoute les pillages et vit terrée dans sa maison, au fin fond des campagnes. 
Ainsi, lorsqu’elle trouve Zara dans son jardin, une jeune femme qui semble en grande détresse, elle hésite à lui ouvrir sa porte. Ces deux femmes vont faire connaissance, et un lourd secret de famille va se révéler, en lien avec le passé de l’occupation soviétique et l’amour qu’Aliide a ressenti pour Hans, un résistant. La vieille dame va alors décider de protéger Zara jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix. 
Sofi Oksanen s’empare de l’Histoire pour bâtir une tragédie familiale envoûtante. Haletant comme un film d’Hitchcock, son roman pose plusieurs questions passionnantes : peut-on vivre dans un pays occupé sans se compromettre ? Quel jugement peut-on porter sur ces trahisons ou actes de collaboration une fois disparu le poids de la contrainte ? 
Des questions qui ne peuvent que résonner fortement dans la tête des lecteurs français.

Extraits
1936-1939, Estonie occidentale
« Le dimanche, après l’église, Aliide et Ingel avaient l’habitude d’aller se promener au cimetière pour rencontrer des connaissances et reluquer les garçons, minauder aussi loin que le permettaient les limites de la décence.

Les sœurs avaient à peine eu le temps de faire le tour du cimetière tout en chuchotant entre elles et en s’arrêtant de-ci de-là pour papoter avec des connaissances quand la robe de soie d’Aliide se prit dans une volute de fer de la clôture d’une tombe, et elle se pencha pour la détacher.  Alors elle vit un homme du côté des tombes allemandes, lui à côté du muret, les saules, le soleil et les mousses du muret, une lumière claire, un rire clair.

Regarde-moi. L’homme finit sa conversation et se tourna vers elles, et à cet instant précis Ingel se retournait pour regarder ce qui plaisait à Aliide, et à ce même instant le soleil atteignit la couronne de cheveux de la sœur et – non, non, non, regarde-moi ! – Ingel redressa son cou à sa manière et ainsi elle faisait penser à un cygne, leva le menton, et ils se virent, l’homme et Ingel. » (p.127-128)

1944, Estonie occidentale
« Les Russes s’étaient déjà redéployés dans le pays quand Hans frappa à la fenêtre de la chambre de derrière. Aliide attrapa la hache, Ingel marmonna le Notre Père et Linda se cacha sous le lit, mais bientôt elles comprirent. Deux longs, deux courts, Hans était rentré à la maison.

Elles prirent l’habitude de tirer les rideaux à peu près tous les soirs. Parfois elles ne le faisaient pas, pour que les gens qui passaient dans la cour voient qu’à l’intérieur la vie suivait son cours comme avant, qu’elles n’avaient rien à cacher.
Les autres aussi commencèrent à couvrir leurs fenêtres contre les espions, quoique avec des demi-rideaux, mais c’était suffisant pour masquer ce qui se passait à l’intérieur. Sans aucun doute, beaucoup avaient compris pourquoi elles avaient choisi de grands rideaux, mais ceux qui comprenaient tenaient leur langue. » (p.149-154)

1947, Estonie occidentale
« Les mains d’Aliide furent attachées dans son dos et un sac fut mis sur sa tête. Les gars se retirèrent. A travers le jute, elle ne voyait rien. Quelque part, de l’eau gouttait par terre. L’odeur de la cave passait à travers. La porte s’ouvrit. Des bottes. Le chemisier d’Aliide fut déchiré, les boutons projetés sur les dalles, sur les murs, les boutons de verre allemands, et puis…elle se transforma en souris dans un coin de la pièce, en mouche dans la lampe, elle s’envola, en clou dans le carton mural, en punaise rouillée, elle était une punaise rouillée dans le mur. Elle était une mouche et elle allait avec une poitrine de femme dénudée, la femme était au milieu de la pièce avec un sac sur la tête, et elle surmontait la récente contusion, le sang s’était accumulé sous la peau de sa poitrine, les bleus étaient traversés par une fissure qui laissait passer une mouche, les hématomes des mamelons gonflés comme des continents. Quand la peau nue de la femme toucha les dalles, la femme ne bougeait plus. » (p.163)

1992, Estonie occidentale
« De sa famille. Une fille russe. Une fille qui avait l’air russe. Sa famille donnait naissance à des Russes, maintenant. Non seulement des petites pionnières comme Talvi, non seulement des filles avec des nœuds plus gros que la tête et des jupes courtes, mais carrément des Russes, des Russes qui venaient ici pour une vie meilleure, pour salir et vouloir et exiger, des Russes qui étaient absolument comme toutes les autres Russes. Linda n’aurait pas dû faire d’enfants. Aliide non plus. Personne n’aurait dû en faire dans leur famille. Elles auraient dû se contenter de vivre leur propre vie jusqu’au bout.

La fille était meilleure menteuse qu’Aliide l’avait jamais été. Une virtuose.
Elle avait presque commencé à s’attacher à la fille.
La petite-fille de Hans.
La fille avait le nez de Hans.
Qu’est-ce qu’il aurait voulu qu’elle fasse, Hans ? Qu’elle prenne soin de la fille, comme il avait voulu qu’elle prenne soin d’Ingel ? » (p. 334-336)

Critiques
« Un vrai chef-d’œuvre. Une merveille. 
J’espère que tous les lecteurs du monde, les vrais, liront Purge. »
Nancy Huston

Une tragédie familiale inscrite dans le sang de l’Histoire
Grâce à son écriture engagée, débordante d’énergie et d’émotions, Sofi Oksanen nous transmet une atmosphère d’angoisse, de méfiance et de terreur. L’homme, tout au long du roman, joue un rôle dangereux, celui d’un prédateur capable du pire : «Aliide connaissait les types avec ce genre de maintien, qui savent comment on punit une femme et qui sont venus chercher une femme à punir. Le maintien de ce genre de type qui portent ce genre de bottes avec lesquelles on peut écraser n’importe quoi». La femme, elle, est ce petit animal tremblant d’humiliation, dégoulinant de peur devant ces hommes pour qui elles ne sont que des ordures bonnes à jeter dehors.
Admiratrice de Marguerite Duras, Sofi Oksanen reprend ces manières qu’elle avait de nous promener dans l’Histoire à travers les vies tragiques des personnages dans un style musical et expressif. Les passages crus, ramenant le lecteur à une dure réalité, montrent comme l’auteure sait de quoi elle parle. Petite, l’auteure avait l’habitude de passer tous ses étés en Estonie, à la campagne. Sa grand-mère vivait dans un kolkhoze, une ferme collective soviétique, là où les occidentaux ne devaient pas pénétrer. Sofi Oksanen a assisté à que ceux qui vivaient de l’autre côté du rideau de fer n’étaient pas censés voir: «la véritable Estonie occidentale», comme elle l’appelle.
Ainsi, l’auteure qui a côtoyé ce monde sans en faire réellement partie dispose à la fois de crédibilité et de distance lui permettant de faire de Purge un roman fort.
Marie O’Neill, Le Figaro,  18 août 2010

The title of this bestseller from  HYPERLINK “http://www.sofioksanen.com/” Sofi Oksanen alludes to the mass deportation to Stalin’s gulags of those Estonians deemed to have collaborated during the 1941-44 German occupation. The purge is pivotal for the family at the centre of her story, but Oksanen also moves beyond the bitter dilemmas of collusion and resistance to deal with the more private horror of sexual violence during both peace and war.
Shot through with sibling jealousy, the plot has a gothic power and implausibility, with people stifled in sealed chambers and corpses left under floorboards. Aliide’s own warped cruelty enables a brutal honesty about the moral ambiguities of collaboration, with Oksanen, a young Finnish writer of Finnish-Estonian parentage, brave enough to depict earlier generations as clearly culpable. Regime change becomes a pretext for settling personal scores; people move into homes vacated by purged neighbours, conniving against their “rehabilitation” with each blast of glasnost. In a twist reminiscent of 2006 German film drama The Lives of Others, uncovered intelligence reports deepen the sense of betrayal.
Yet resistance also survives. The first and last words are given to Hans’s diaries and the novel is dotted with lines from the poet Paul-Eerik Rummo, a protester against Russification. Aliide fears her daughter has been cut off from Estonian tradition and “couldn’t tell a plantain from a dewdrop”, but Zara’s Estonian grandmother has doggedly kept her archaic mother tongue. Their secret language, writes Oksanen, “sprouted word by word and started to blossom mistily, yellowish, the way dead languages blossom, rustling sweetly like the needle of a gramophone”.
Maya Jaggi, The Guardian, August 21, 2010

C’est un livre venu du Nord. Un ouvrage à propos duquel les critiques semblent unanimes : “Si l’on devait n’en lire qu’un cette année, ce serait celui-là.” Ironie de la situation, ce roman s’appelle Purge. Mais il paraît qu’en finnois, la langue de l’auteur, ce mot n’a aucunement le sens – d’ailleurs vieilli – de punition. “Puhdistus, c’est tout ce qui est lié à l’action de nettoyer, explique  HYPERLINK “http://www.lemonde.fr/sujet/889e/sofi-oksanen.html” Sofi Oksanen. Nettoyer, laver, épurer, désinfecter… mais aussi purifier ethniquement, purger au sens de Staline…”
Best-seller dans les pays nordiques, Purge est en effet une potion décapante préparée par une ensorceleuse de 33 ans qui frappe d’abord par son allure. Mi-divinité gothique, mi-fée Carabosse, Sofi Oksanen a la bouche fardée de mauve, les mains peintes au henné et la tête encadrée d’immenses dread-locks roses et noires dégringolant jusque sur ses reins. Née à Jyväskylä, à 270 km au nord d’Helsinki, d’une mère estonienne et d’un père finlandais, elle a d’abord étudié la littérature puis la dramaturgie, avant de s’essayer à l’écriture. “Aussi curieux que cela puisse paraître, mon premier livre, Les Vaches de Staline, combinait boulimie et histoire soviétique, explique-t-elle. Dans le deuxième,  Baby Jane, je me suis intéressée aux attaques de panique et aux désarrois de la “génération Prozac”. Ce qui m’attire avant tout, ce sont les destins bâillonnés, les personnages muets, les histoires tues. S’approcher du non-dit et tenter de l’articuler, n’est-ce pas l’essence même de l’écriture ?”

Du dégoût silencieux, de l’expiation rageuse, on en trouve à chaque page de Purge (qui vient de recevoir le Prix du roman Fnac). Or, tout l’art de Sofi Oksanen consiste à s’en approcher lentement afin que ses deux protagonistes, Zara et Aliide, finissent par s’avouer à elles-mêmes les violences dont elles ont été victimes et qui ont fait de leur corps un objet de honte à vie.
Métaphoriquement, l’auteur veut aussi “laver” l’honneur perdu des petits pays baltes successivement occupés par l’Armée rouge, conquis par les Allemands, repris par les Russes, méprisés par Moscou et désormais négligés par les Européens de l’Ouest. Pour cela, elle a fouillé les archives d’anciens officiers du KGB, “des déserteurs qui, à la fin de l’occupation soviétique, n’avaient pas détruit leurs archives”. Résultat : son roman agit un peu comme le film de  HYPERLINK “http://www.lemonde.fr/sujet/a523/florian-henckel.html” Florian Henckel von Donnersmarck, La Vie des autres. Il inquiète, il dérange, il captive… Bref, il ne s’oublie pas.
Florence Noiville, Le Monde, 9 septembre 2010